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Créée le 10 novembre 2009, Sandawe se proposait d'adapter le principe de l'édition participative à la bande dessinée. Dix-huit mois plus tard, Bédé News revient sur ces débuts et dresse un premier bilan.
Le crowdfunding appliqué à la bande dessinée
Le crowdfunding, affreux anglicisme, était déjà largement répandu dans le domaine de l'édition musicale en 2009, lors du lancement de Sandawe. A la base, le principe est simple: tout un chacun a la possibilité de présenter un projet aux internautes, qui décident ou non de participer financièrement à sa concrétisation. Une fois le projet bouclé, chacun des financeurs se voit alors récompensé par quelques cadeaux, voire une participation aux bénéfices s'il y en a.
Cette idée de financement communautaire, Patrick Pinchart attendait le bon moment pour l'appliquer à la bande dessinée. L'homme lui-même n'est d'ailleurs pas un novice dans ce domaine: rédacteur en chef de l'hebdomadaire Spirou des éditions Dupuis entre 1987 et 1993, puis plus brièvement en 2005, ce journaliste belge licencié en psychologie a également été l'un des pionniers du web en créant dès 1996 le site Univers BD, qui donnera naissance quelques temps plus tard au bien connu Actua BD. Ayant pris ses distances avec l'éditeur de Marcinelle, il consacre une partie de l'année 2009 à peaufiner son concept. Il s'agit non seulement de permettre aux internautes investisseurs (ils seront vite désignés sous le nom d'édinautes) de jouer le rôle d'éditeurs mais aussi d'assurer aux auteurs des conditions de travail satisfaisantes.
Dès le départ, les bases sont établies clairement: les édinautes pourront miser par tranches de 10 euros, soit l'équivalent du prix d'un album grand public. Petit hic: pour ce montant, il faudra se contenter de la version numérique de l'album, car la version papier nécessite un minimum de deux parts investies, soit 20 euros. En outre, un premier tri sera effectué par Patrick Pinchart lui-même dans les projets présentés. Sandawe ne sera pas un défouloir pour auteurs en devenir: il faudra déjà proposer un travail abouti et de qualité. Et si, dans tous les cas, les édinautes peuvent espérer récupérer leur mise (60% des bénéfices leur seront reversés), et même se voir octroyer une partie des bénéfices s'il y en a, la participation d'un investisseur sur un album donné est plafonnée à 20%. Le projet est communautaire, et il faut s'assurer la participation d'un grand nombre d'édinautes. Ce sont eux qui se chargeront de la promotion de "leur" album. Car c'est la deuxième grande idée de Sandawe: impliquer les investisseurs, leur donner l'envie et les moyens, sous la forme de flyers qu'ils distribueront à leurs amis, pour promouvoir l'album qu'ils ont soutenu. L'édition bd passait en version 2.0!
Un début en fanfare
Et démarre sur les chapeaux de roue. Le site qui n'était auparavant qu'une vitrine statique passe en version le finale le 10 janvier 2010 et le projet Sandawe est plutôt bien engagé. La tribu créée par Patrick Pinchart, alors accompagné de Lionel Frankfort et Dimitri Perraudin, compte un mois plus tard plus de 750 inscrits et surtout, ce qui avait surpris quelques observateurs chagrins, près de 20 000 euros ont été misés sur les neuf projets alors présentés. Le bouche à oreille commence à fonctionner, les médias s'intéressent de plus en plus à l'aspect novateur de Sandawe et la dynamique semble bien engagée.
Un mois plus tard, au 7 février 2010, Il Pennello de Serge Perrotin et Jean-Marc Allais, contant l'histoire d'un dessinateur qui compense l'absence de talent par un pinceau enchanté, est celui qui tire le mieux sont épingle du jeu. Il a déjà recueilli 5 490 euros, sur les 36 000 euros alors escomptés pour lancer le projet, mais rien n'est encore joué. La preuve? Maître Corbaque de Zidrou et E411 ne peut compter que sur 1 670 euros. Il sera pourtant le premier album publié par Sandawe. Il faut avouer qu'il est apparu plus tardivement dans la liste des projets. Quant à Corpus Christi de Maingoval et Eric Albert, s'il parvenait déjà à 3 690 euros de mise, il n'a toujours pas, à l'heure où nous publions ces lignes, atteint son plafond de financement. A contrario, le très convainquant Hell West de Frédéric Vervisch et Thierry Lamy piétinait à 1 510 euros. Il a depuis rattrappé sont retard pour parvenir aux 40 000 euros attendus.
Mais l'attrait de la nouveauté ne peut pas tout faire. Le site, dans sa première version fonctionnelle, s'avère peu ergonomique. Le forum, indispensable pour un site qui s'annonce comme communautaire, n'en a que le nom. Pire, la newsletter se montre capricieuse. Et pour couronner le tout, Patrick Pinchart est hospitalisé à la suite d'un accident et il se voit contraint de prendre du temps pour se remettre physiquement. Sandawe connait alors une période de flottement, la décrue s'amorce et le soufflé menace de retomber. Il faudra quelques semaines pour voir Sandawe reprendre l'initiative, en resserrant l'équipe tout d'abord, puis en rendant son système de bonus plus attractif, selon le montant de financement consenti par chaque internaute. En outre, Sandawe annoncera officiellement une optimisation des budgets le 18 mai 2010: les plafonds de financement sont revus drastiquement à la baisse (22% en moyenne par projet!), ce qui permet d'espérer un bouclage plus rapide. Et pour couronner le tout, l'éditeur renonce à sa part de bénéfice pour les projets qui se concrétiseraient avant la rentrée des classes. Une initiative qu'on pouvait juger risquée (Sandawe ne risquait-elle pas sa crédibilité dans l'affaire?), mais la suite des événements a prouvé le contraire.
Un album qui relance la machine...
La confiance des édinautes est toujours là et la dynamique se remet en place. Le 11 juin 2010 à 22h08 et 15 secondes (heure de Bruxelles), Il Pennello boucle son financement de 36 000 €. Comme convenu, l'argent est déposé sur un compte bloqué, dédié uniquement au projet, afin de payer des avances aux auteurs, l'impression des albums et leur promotion. L'heure est à l'euphorie: le premier projet est lancé, et les 264 édinautes qui ont soutenu le projet commencent à prendre leur mal en patience: il faudra attendre le 24 août 2011 pour le voir débarquer en libraire.
... et deux autres projets dans la foulée
Un mois et demi plus tard, plus précisément dans la nuit du 27 au 28 juillet 2010, les passions se déchaînent à nouveau. Le projet de Zidrou et E411, qui avait atteint 70% une semaine auparavant, enflamme les édinautes et, en quelques heures, le financement est complété dans un mouvement de fièvre acheteuse étonnant pour une saison normalement propice au farniente. Maître Corbaque sera en fait le tout premier album édité par Sandawe, car le stock de planches est presque suffisant pour envisager un album de 44 pages. Une petite revanche pour cette série naguère publiée dans Spirou, mais qui n'avait jamais eu l'honneur d'une parution en albums (à ce sujet, voir notre interview de Zidrou). Un second succès, qu'il convient de relativiser. Tout d'abord, le personnage est connu par une bonne part des amateurs de bande dessinée franco-belge et ses auteurs sont déjà établis; la prise de risque des investisseurs s'en trouve minimisée. En outre, Maître Corbaque est, entre tous les projets de Sandawe, celui qui affiche le plafond le moins élevé avec 19 000 euros, et dans ces conditions, il est plutôt logique qu'il atteigne rapidement son objectif financier. Enfin, et c'est peut-être la raison la plus importante, les planches sont déjà finalisée, ce qui permet d'envisager une parution proche, et un retour sur investissement plus rapide.
Le 17 août, c'est le tour du projet de Nicolas Vadot. Maudit Mardi vient d'atteindre lui aussi son plafond. Avec le coup de pouce d'un édinaute connu sous le nom de tdesany2 (il a tout de même misé 4 670 euros d'un coup), le budget de 34 000 euros est bouclé, pour l'histoire d'Achille, qui apprend qu'il va mourir un mardi, mais sans savoir lequel. Initialement prévu en un seul tome, Maudit Mardi fera finalement l'objet de deux volumes.
Et maintenant ? De nouveaux défis!
Après un été 2010 bien rempli, voici venue une nouvelle étape pour Sandawe: assurer la fabrication, la distribution et la promotion des albums. Depuis le 12 février 2010, on sait que Hachette Livre se chargera de la distribution. C'est une excellente nouvelle, car Hachette bénéficie, outre une infrastructure performante, de la force de frappe des maisons de la presse et du réseau Relay. Et d'ailleurs, Maître Corbaque, paru le 16 février 2011, a bénéficié d'une mise en place importante avec plus de 9 000 exemplaires, alors que les standards de l'édition, surtout pour un premier album, sont en-dessous de la moitié de ce chiffre. L'album lui-même est de bonne facture, et le dossier introductif composé de documents d'archive est particulièrement bien fait. Tout est prêt pour que l'album trouve son public; et d'ailleurs, le second tome de Maître Corbaque, récemment ajouté à la liste des projets, est déjà parvenu aux 10% de son plafond, alors que la barre est nettement plus haute: il est cette fois-ci fixé à 50 000 euros.
Mais la pérennité d'un éditeur ne se joue pas sur un coup éditorial. S'il faut des best-sellers pour assurer une trésorerie saine, il faut aussi un peu d'audace et d'innovation. Les édinautes, et les amateurs de bande dessinée, attendent la sortie prochaine d'Il Pennello et Maudit Mardi et Sandawe jouera, sur ces titres plus novateurs, sa crédibilité en tant qu'éditeur qui compte.
Il faudra aussi satisfaire les attentes des édinautes eux-mêmes. Car si l'objectif premier, qui était de parvenir à publier l'un ou l'autre album de leur choix, est accompli, la question du retour sur investissement va rapidement se poser. Se contenteront-ils de reprendre leurs billes, une fois les bénéfices éventuels redistribués ou joueront-ils réellement le jeu en réinvestisant leurs dividendes dans de nouveaux projets? C'est là que l'on pourra juger de la confiance et de l'intérêt dont témoigneront les premiers édinautes (peut-être les appellera-t-on les édipionniers?). Quoiqu'il en soit, Sandawe semble bien partie: le projet Hell West, qui a attendu le 4 février 2011 pour voir son budget complet, sera le quatrième album Sandawe. Annoncé pour le printemps 2012, il s'agit d'un projet d'envergure, prévu sur 3 tomes, dont le premier comptera déjà 108 pages. De quoi se montrer optimiste et, pourquoi pas, miser quelques euros pour soutenir l'un ou l'autre des albums présentés sur le site. Un placement sans risque (tant que le projet n'a pas atteint son objectif, il est toujours possible de récupérer sa mise ou la reporter sur un autre projet), mais qui peut rapporter une belle satisfaction: savoir qu'on a permis la réalisation d'un bon album.
Thomas Clément
A suivre sur le site Sandawe.com...










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